La digue qui tient : quand le pilotage fait défaut (liminaire CSAL DIPA du 11 décembre 2025)

LES AGENTS constituent LE SYNDICAT, qui organise LE CONTRE-POUVOIR : rejoignez l'UNSA Douanes !

Monsieur le Président,

Dans un pays où grondent les violences mafieuses, où s’entremêlent trafics, tensions internationales et secousses économiques, il reste une administration qui, malgré tout, tient encore la digue. Une administration qui ne s’effondre pas, qui ne se détourne pas, qui continue, avec une obstination tranquille, de faire face. Cette administration, c’est la douane.

Et pourtant, il suffirait de si peu pour qu’elle vacille. Il suffirait simplement que nous persistions à ne pas nous appuyer sur elle : vraiment, pleinement, résolument. Depuis des années, la politique déroule de beaux discours, des paroles taillées pour les micros, des slogans brillants sous les projecteurs. Mais derrière ces mots vernis, la réalité est plus âpre : c’est cette même politique qui a affaibli la douane, l’a traitée comme une variable d’ajustement, dépecé ses missions et morcelé ses forces. On invoque la souveraineté comme on agite une bannière, mais on oublie que, pendant ce temps, ce pays n’est plus efficacement protégé.

Il a suffi d’un drame, celui de l’assassinat de Mehdi KESSACI, le 13 novembre dernier, pour rappeler la taille du défi de lutte contre le narcotrafic. Les réseaux criminels étendent leurs tentacules sans fin ; ce ne sont plus des adversaires, ce sont des empires. Face à cette hydre moderne, l’heure n’est plus aux postures, encore moins aux mises en scène numériques. Une guerre se joue. Une guerre véritable. Et pour mener la guerre, il faut des combattants.

Or ce sont les douaniers qui, année après année, arrachent à l’économie criminelle l’essentiel des stupéfiants interceptés en France. Ce sont eux qui, dans le silence des hangars, le froid des pistes, les nuits de surveillance, tiennent la frontière du droit. Et pourtant, leurs moyens restent maigres, presque dérisoires, face à un adversaire doté de sept milliards d’euros, structuré comme une armée, déterminé comme un État.

Pendant que les agents contrôlent le flux de marchandises, d’autres préfèrent les caméras. On transforme une opération menée à Roissy en un clip promotionnel ; on expose des agents à visage découvert sur les réseaux sociaux pour quelques secondes d’un « buzz » éphémère. La prudence s’efface. L’apparence triomphe. L’image supplante la mission. Et la frontière réelle, elle, continue de se dissoudre. Car la vérité, la seule qui vaille, est là : deux millions de tonnes de fret par an, cinq cents agents, trois pour cent de taux de contrôle. Pas besoin de travellings, pas besoin de musiques dramatiques : les chiffres suffisent.

La crise SHEIN l’a montré avec éclat : nos frontières sont poreuses, nos outils dépassés, les agents des bureaux de controles épuisées. Le pays se berce d’illusions. Il feint de renforcer les contrôles alors que les effectifs stagnent et que les colis affluent comme une marée que nul digue ne retient plus. Ce ne sont pas les reportages qui nous sauveront, mais la sanctuarisation de la DGDDI et les moyens réels qu’on voudra bien lui rendre.

La douane reste la gardienne des équilibres commerciaux du pays. Elle porte la loyauté économique, surveille les flux, protège les frontières tarifaires. Mais alors que les flux explosent, les effectifs, eux, continuent de se contracter. Dans ce contexte, les agents tiennent debout. Ils tiennent parce qu’ils n’ont pas le choix. Quelques mesures valorisent certains de nos collégues, mais l’immense majorité les catégories C, les OP/CO-AG, ceux qui absorbent le chaos de Delta I/E reste dans l’ombre. Delta I/E : ce chaos annoncé, ce chaos nié, ce chaos subi. Nous avions prévenu. On nous a écartés. Aujourd’hui, les agents en paient le prix.

Les tâches se multiplient, les sollicitations explosent, la charge mentale enfle, les pressions s’accumulent. Et tout cela sans compensation, sans reconnaissance, sans respiration. La DG répond aux agents : « Nous

verrons plus tard. » La DG répond aux opérateurs : « L’outil est moderne, optimisé, performant. » Deux discours. Deux mondes. Une seule vérité : ce sont les agents qui rattrapent les défaillances d’un système défectueux dès sa naissance.

Nous exigeons une indemnité pour cette surcharge, comme l’ont obtenu certains agents de la DGFiP lors du déploiement du GMBI. Pourquoi ce qui est possible à la DGFiP serait impossible à la DGDDI ? Nous appartenons au même ministère. Nous servons la même République. Nous exigeons la vérité, la transparence, la reconnaissance.

Sur les points à l'ordre du jour, nous aborderons l’évolution de la BHR qui illustre, à elle seule, l’échec du pilotage antérieur. Historiquement conçue avec des agents de la branche surveillance, elle a progressivement été vidée de sa substance. Non par choix opérationnel, mais par contrainte : faute d’effectifs, faute d’anticipation. Au lieu de renforcer la surveillance, on a choisi de combler les vides en y affectant des OP/CO, transformant peu à peu une unité hybride, affaibli et dénaturé. Ce glissement n'est pas le résultat d’une stratégie pensée, mais celui d’un pilotage par défaut.

De la meme façon, le transfert de CHORUS-DT vers Metz : une modernisation, dit-on ; une centralisation utile, assure-t-on. La vérité est plus crue : c’est un morceau supplémentaire de vie professionnelle et de proximité qui s’efface. Oui, nous nous réjouissons qu’une mission pérenne soit confiée à nos collègues messins, restructurés depuis tant d’années. Encore une fois, on déshabille Pierre pour habiller Paul. Car manque de pilotage au niveau national.

De plus, le changement d'horaires à la BSER, Le passage à la vacation 06h–18h est présenté par l’administration comme une évolution « logique », presque technique, destinée à « rationaliser » l’activité et à mettre fin à la vacation 5/17. Mais il est nécessaire de rappeler une réalité que le dossier ignore complètement

: ce changement d’horaires constitue avant tout une revendication historique de la brigade, demandée par les agents depuis des années. Pourtant, aujourd’hui, les agents ont le sentiment que cette avancée leur est présentée comme une faveur accordée après le conflit, et non comme la reconnaissance de besoins réels et légitimes. Le dossier se contente de dire que la vacation 5/17 « n’a pas pleinement prouvé son utilité ». Mais l’administration oublie de mentionner que c’est l’ensemble de la brigade qui alertait depuis longtemps sur le caractère physiologiquement pénible et désorganisant de cette vacation atypique. Cette omission renforce l’impression qu’on veut réécrire l’histoire pour masquer les erreurs de pilotage antérieures.

Enfin, l’expérimentation de l’implantation des équipes cynophiles au terminal 2E se donne les apparences d’une modernisation attendue, presque naturelle, comme si l’évidence opérationnelle suffisait à elle seule à balayer toutes les questions. Mais en filigrane, derrière l’enchaînement de justifications techniques, se dessinent des zones d’ombre, des incohérences et, plus encore, une forme d’oubli : celui des agents eux- mêmes, de leur quotidien, de leurs conditions de travail et de leur place dans l’organisation. Depuis des années, l’emplacement des équipes cynophiles oscille au gré des choix hiérarchiques. Pool à la BSES, rattachement au T3, puis recentrage à la BSERI… Chaque fois, un nouveau cadre, une nouvelle promesse. Et chaque fois, un constat : malgré les déplacements successifs, les résultats ne répondent pas aux attentes, comme si le problème se situait toujours ailleurs, jamais dans la manière de piloter l’ensemble. Pourtant, nous reclamions des GT dédiés à l'emploi des maitres chiens sur Roissy.

Ainsi, le maitre mot de notre intervention est clair: le manque de pilotage. On brandit la souveraineté, on multiplie les lois, mais on refuse d’y mettre les moyens. Et les agents, eux, doivent vider la mer avec une petite cuillère. C’est l’efficacité qui s’érode. C’est la sécurité des populations qui se dégrade. La douane n’a pas besoin de discours. Elle a besoin de moyens, les agents ont besoins de cohérence, de visibilité, d'empathies et de reconnaissances.

Il est temps d’avoir du courage politique. Il est temps de cesser de faire semblant. Car la DGDDI, c'est surtout les femmes et les hommes qui en portent la flamme. Prête à protéger, à réguler, à garantir, à sécuriser. Elle peut être un rempart solide dans un monde instable.